A la Noble Bouffarde
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Flying Dutchman - une nouvelle de Smarty

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Flying Dutchman - une nouvelle de Smarty Empty Flying Dutchman - une nouvelle de Smarty

Message  smarty1955 le Dim 25 Jan 2015 - 16:18

 Une nouvelle de ma plume inspirée par le Flying Dutchman (Vaisseau Fantôme) - A l'époque, je n'avais pas encore goûté la pipe et donc, je n'ai pas parlé du tabac correspondant


Escale à Rotterdam


Mon divorce vient d’être prononcé, à mes torts. Elle garde l’appartement et la gamine. Il me reste mes affaires, autrement dit, pas grand-chose. Mon contrat de travail s’est terminé hier. Je dispose de quelques jours avant de m’inscrire comme demandeur d’emploi.
 
Je déambule mécaniquement dans la salle des pas perdus du nouveau Palais de Justice d’Anvers. Une construction futuriste, aux flèches de verre dardées vers le ciel, ou les cieux. Des pas perdus, il doit y en avoir une réserve démesurée dans le giron de ce vaisseau de terre, ou plutôt de verre.
 
Partir, repartir d’un bon pied. Oui, mais partir où ? Sur la place Bolivar, devant le Palais de Justice, deux directions opposées sont signalées : RING (l’anneau) ou SCHELDE (l’Escaut). J’ai le choix : me jeter dans le fleuve ou prendre le Ring, cet anneau routier entourant Anvers et menant partout ou nulle part. Je choisis le Ring, parce que Bolivar et le Venezuela, cela me tente mais mon compte bancaire n’en a pas la santé.
 
Je m’engouffre dans ma vieille voiture grise. Pas de bagages, j’aviserai plus tard. Direction Breda, la Hollande et ses tulipes, enfin pas en septembre. Je roule sans avoir la moindre bonne idée. Pas de mauvaise non plus, activité cérébrale déconnectée. La suite, ce sera Breda et puis Rotterdam.
 
Trois jours de fête réunissent des bateaux venus du monde entier. Je ferai escale ici, moi aussi.
Des marchands ambulants proposent nourritures et breuvages plus ou moins exotiques. De leurs anciennes colonies, les Hollandais ont gardé le goût des plats épicés et parfumés. Plusieurs de ces carrioles sont ornées de tableautins composés de légumes et de fruits ciselés avec art. On y vend des boulettes de poisson à la noix de coco, de la soupe Soto Ayam à la citronnelle, sans oublier l’emblématique Nasi-Goreng.
 
Le ciel est d’un bleu cru. La journée s’annonce belle. Des caravelles, goélettes et autres gréements anciens, très bien restaurés, se pressent fièrement le long des quais.
 
Un peu à l’écart, une jeune femme chante une complainte en s’accompagnant d’un minuscule violon dont le manche est incrusté de nacre. Cela doit être une sirène déguisée en humaine. Sous sa taille fine, prise dans un corselet en cuir noir, un amoncellement de jupons en panne de velours rebrodée décline toutes les nuances de l’océan. Ses yeux à peine bridés et ses cheveux blonds tressés en torsades fines m’ensorcellent. Je n’arrive pas à détacher mon regard. Sans cesser son chant lancinant, ses pommettes étirent un sourire malicieux. Je ne vais pas rester là, comme un benêt. Je poursuis mon vagabondage, sans pouvoir empêcher mes pas de revenir vers elle.
 
Une brise légère vient de se lever, prononçant la fin du jour. Je ne vois plus ma belle sirène. D’échoppe en échoppe, je grignote et surtout, je sirote quelques mojito’s à l’arôme traître et mentholé.
 
Tout à coup, une main légère, m’enlace hardiment la taille. C’est elle. Elle m’accoste en riant :
      Alors, on est perdu brave homme ?
 
Je suis surpris et dépité par cette qualification péjorative. Me croyant futé, je lui réponds :
      J’ai perdu mes pas à Anvers, les as-tu retrouvés ?   
Elle me prend par le bras et m’invite à l’accompagner :
      Viens avec nous, Petit Poucet.
 
Décidément, je ne monte pas en grade. De brave homme je deviens Petit Poucet.
Sans rancune, je la suis. Je ne pourrais faire autrement, c’est plus fort que moi. Je le savais bien, qu’elle était une sirène, ou alors une très jolie sorcière.
      Comment t’appelles-tu ? 
      Jeroen et toi ?  
      Senta de mère en fille.
 
Senta ? Quelle Senta ? Qui est Senta ? Je me souviens vaguement de l’opéra de Wagner. Se peut-il que ? Les mojito’s doivent mijoter quelques sottises et mystères dans mon sang.
La nuit enveloppe à présent Rotterdam, et l’eau constelle sa surface d’une myriade de miroirs sombres et mouvants. Senta m’invite à visiter le Merapi Glory, un trois-mâts battant pavillon indonésien.
 
La passerelle me semble fragile. Senta me tient solidement la main et m’attire dans le ventre du bateau. Il fait sombre, mes oreilles font « flop » comme en altitude, des milliers de pixels mauves trafiquent mon regard. L’air est saturé de brumes mordorées. Mon corps s’étire et rétrécit. Il se couvre d’un pelage court et rayé. Je veux parler et je grogne. Mes mains sont devenues des pattes. A mon grand désarroi, je deviens un tigre. Senta est là, elle sourit, et me fixe langoureusement. Elle me caresse. Je suis en laisse. Je n’ose la toucher, je pourrais la griffer. Senta chantonne : « Dans l’âpre Anvers, rugit l’épouvantable tigre ». Un vers de Willy de Coninck. Elle rit, s’amuse. Son regard n’est pas méchant, juste un rien moqueur. Elle me dit que nous sommes dans le Vaisseau Fantôme, son père, son diable, la vérité du monde de l’envers, du monde du dedans.
 
      Chaque nuit je renouvelle mes épousailles avec l’océan. Fais en sorte que ta peur et ta jalousie n’empêchent pas sa jouissance et la mienne, sous peine de te perdre à jamais. De me perdre aussi. On prétend que le Vaisseau Fantôme est condamné à errer et porte malheur à qui le rencontre. On dit cela quand on ne connaît pas son pouvoir secret. Il accoste chaque matin dans un port différent. Il donne une nouvelle chance à un être aux pas perdus, aux pas perdants. Saisis cette chance, ce fil subsidiaire du destin. Mon père magicien inscrit sa destination sur son flanc, elle change chaque nuit. Pour toi ce sera le Mont Merapi.
 
Après un long silence, elle ajoute :
      Tout est symbole Jeroen. Ne l’oublie jamais.
 
Sa voix vibre étrangement comme la languette d’une guimbarde. Elle ne rit plus. Le bateau tangue, nous avons appareillé. Je suis un tigre en laisse et sans maître.
 
La tempête est imminente, je la hume, je la sens. Elle est lourde de sels étranges, cuprifères et sulfureux. J’entends des plaintes subtiles et lancinantes, qui montent en puissance, ininterrompues. C’est Senta. Je me souviens de ses paroles. Je veux la voir, je veux tout voir. Elle est sur le pont, trempée et soumise. Sur la pointe de ses seins pétillent mille feux follets qui se rejoignent au creux de ses cuisses, en un brasier bleu roux. Elle gémit en chantant, psalmodiant des mots d’amour dans une langue inconnue. Je veux la délivrer mais je sais que c’est l’interdiction suprême.
 
Je la désire, je frissonne, traversé d’ondes brûlantes irrépressibles et délicieuses. Mes flancs enfiévrés rutilent et ondulent. Je résiste. Je parviens à dépasser mes pulsions. Je ne suis pas qu’un badaud se régalant d’un spectacle. Je participe par ma présence à cet opéra qui catalyse et transcende mes émotions, même si je n’en comprends pas encore tout le sens ou l’essence.
Le souffle déchaîné d’un vent catabatique revendique sa jouissance en un vibrato désordonné et sauvage, branlant sans vergogne le hauban devenu purpurin. Une vague colossale déferle sur Senta, la recouvre et la libère enfin. Le ciel indigo crache son râle final infiniment beau et violent. C’est fini.
 
Un silence lisse vitrifie l’espace. L’air devient nu et s’argente d’une lueur irréelle. Je me sens apaisé, comme lavé d’une tension intérieure dont je ne percevais pas l’intensité, mais qui plombait mon existence. J’abandonne au néant ces fardeaux inutiles dont j’avais lesté le fil de ma vie. Je me défais de mes regrets, de mes rancoeurs, de mes dépits. Un seul lien, capital, reste chevillé à mon cœur. C'est ma fille Celien, merveilleux trésor qui grandira trop loin de moi.
 
J’imagine des promenades, main dans la main, avec mon enfant. Moi qui n’ai su bâtir que des châteaux en Espagne, je la vois construire des châteaux de sable magnifiques et courir sur la plage en buvant les embruns et les nuages. Un instant, je me demande ce dont ma fille aimerait se souvenir lorsque je ne serai plus de ce monde. Ma réussite ? Mes possessions ? Je sais que la réponse est non. Heureusement d’ailleurs, puisque je n’ai pas réussi et ne possède plus rien. Mes pensées dérivent sans se bousculer, bercées par le clapotis des vagues devenues douces. Cette quiétude est de courte durée, ce n’était qu’une accalmie. La mer insuffle à nouveau sa force ardente dans ce baptême baroque qui ne fait que commencer et dont Senta est la médiatrice.
 
Brusquement, une lame glacée me submerge et m’aspire dans un vortex sauvage. Je ne sais plus si je traverse l’air ou les eaux. Les gifles salées cessent enfin. Un souffle chaud, capiteux m’écrase sur un sol moussu. Des sons étouffés me parviennent. Quelques lueurs rouges trouent sporadiquement l’obscurité frémissante dans laquelle je me terre. Mon regard finit par s’habituer et je devine une danse tragique.
 
Je reconnais Senta, accompagnée de danseuses masquées, menant une ronde effrayante autour d’un lac de lave bouillonnante. Des grelots accrochés à leurs chevilles marquent une cadence qui s’accélère. Ce sont les danseuses du Mont Merapi, les esprits dont Senta m’a parlé. Elles se rapprochent, et tour à tour, je distingue leurs volontés, leurs peurs, leurs violences. Ou les miennes. Leurs masques brillants reflètent l’âme de celui qui s’y mire. Suis-je ce kaléidoscope insensé aux mouvances syncopées ? J’ai peur de moi. J’ai peur des esprits. Je suis fasciné et attiré. Je me relève mais on me pousse dans cette bouche démoniaque. Je me cramponne et je glisse lentement dans une glaise infernale et cramoisie. Le trou béant m’engloutit. En quelques secondes je ne serai plus que cendres. J’entre dans le feu en acceptant mon destin.
 
On déverrouille brutalement une porte. Est-ce la porte de l’enfer ? On m’emmène et je parcours plusieurs couloirs aux murs carrelés. Mes pensées sont engourdies et tournent lentement comme un carrousel au ralenti. On m’installe dans une petite pièce sommairement meublée. Un bureau encombré de dossiers, un ordinateur en veille, quelques chaises empilables. Des hommes en uniforme m’observent et m’interrogent :
      Qui êtes-vous ? Nom, prénom, domicile ?
 
Je suis incapable de répondre et les regarde bouche bée. On me propose un verre d’eau.
      Buvez, cela vous fera du bien. On vous a trouvé endormi sur les quais, visiblement sans papiers.
 
L’eau froide dissipe mes brumes intérieures. Senta n’était donc qu’une petite voleuse. Je me tâte sans me faire d’illusion. Mon portefeuille s’est effectivement envolé. Mes clefs de voiture sont toujours au fond de la poche de mon jeans. Mes vêtements sont fripés, plutôt malpropres. Comme moi. Je tente de réprimer un éternuement magistral et je cherche un mouchoir dans les poches de ma veste. Elles sont vides. Enfin, presque.
 
J’en ramène une poignée de cendres et quelques grains de millet. Je me souviens : Java, l’Ile du millet. Le mont Merapi. Mon extraordinaire traversée me revient par bribes colorées.
Je déclare la perte de mes documents et de ma carte bancaire. Je complète et signe un tas de formulaires. Les policiers m’offrent un café. Je peux repartir.
 
Il fait un peu frisquet. La ville a été nettoyée de beau matin. Pas un papier gras au sol. Tout est propre et net. Presque tous les beaux bateaux sont encore à quai. Pas le Merapi Glory. Je n’ai plus un sou, plus de carte bancaire. Je réfléchis à cet étrange voyage. Lorsque nous avons commencé à prendre la mer, Senta a dit :
 
      Tu t’es perdu dans la vie, Petit Poucet. Par ce voyage, tu retrouveras celui que tu es vraiment. Ici tout est symbole, ne l’oublie pas.
 
Pourquoi le tigre ? J’ai affronté mes peurs et mes démons sur le Mont Merapi. Je dois creuser encore et encore, au plus profond de moi, pour deviner la vérité intime incarnée par ce félin et pour comprendre les noces de Senta et de la Mer. Ou celles de ma mère.
 
Ma voiture est là où je l’avais laissée. Je m’installe et je fais tourner le moteur. Un coup d’œil à la jauge me rassure. Je retourne à Anvers. Il est temps de rechercher un nouveau chez moi.
Plusieurs projets se dessinent. Entreprendre une formation. Un métier manuel.
 
Je deviendrai charpentier.
 
Il me reste désormais à semer les graines de ma nouvelle vie.

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With full moon in sight
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          It sets everything right. (vu sur le site PipeMagazine.com - auteur non connu)
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Message  sunkmanitu tanka le Dim 25 Jan 2015 - 16:53

une balade magique à Rotterdam, j'ai suivi les pas de Jeroen et Senta avec plaisir, l'impression d'y être, de le vivre; Félicitation Smarty  chapeau

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Message  Munch le Dim 25 Jan 2015 - 17:12

Jolie vue sur une bonne partie du drame masculin, j'aime particulièrement la symbolique du tigre.

Et puis des phrases, bon sang, impressionnantes ! Lisez-moi ça !

Le souffle déchaîné d’un vent catabatique revendique sa jouissance en un vibrato désordonné et sauvage, branlant sans vergogne le hauban devenu purpurin.

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Mais ce n'est que mon petit avis, et encore, j'suis bourré.
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